
» The only goog indian is a dead one ! «
20 octobre 2006
Ce proverbe américain origine des guerres sanglantes dites « de frontières » au XIXième siècle. Il traduit le sentiment partagé par de nombreux blancs de l’époque.
Dans le sillage du forum des Premières Nations tenu en octobre 2006 à Mashteuiatsh durant lequel les nations autochtones du Québec sont venues à nouveau sonner l’alarme sur la piètre situation des autochtones au Canada et au Québec particulièrement, je me permets ici de faire le lien avec le tourisme. On se doit individuellement et collectivement d’agir aujourd’hui, pas parce qu’on a commis une injustice dans le passé à leur égard mais parce qu’on la commet, la tolère encore aujourd’hui. Ce qu’explique très bien l’anthropologue Serge Bouchard. De plus, les autochtones ont tellement à apporter au Québec comme destination touristique que nous nous pénalisons tous de rester passifs à cet égard. Saviez-vous, par exemple, qu’il existe deux îles face au village cri de Wemindji au Québec, légalement considérées au Nunavut avec une quarantaine d’ours polaires de juillet à novembre accessibles par automobile (12 heures) de Montréal ? Près de Mistissini, se trouve une mine de quartz, un site archéologique de la période pré-contact (avant l’arrivée des Européens) qui desservait les autochtones de l’Est de l’Amérique ? Que sur le lac Kempt près de Manawan se trouve un site avec des pétroglyphes de plus de 2000 ans ? Des secrets bien gardés, on les compte par dizaines…
Au Canada, la lloi sur les Indiens de 1850 mais surtout celle de 1876, est en grande partie toujours appliquée « pour protéger les sauvages » comme on le disait à l’époque. Aujourd’hui, au Québec, il y a 83,000 autochtones, 56 communautés avec 11 nations toutes aussi différentes les unes des autres, autant qu’un Mexicain peut l’être d’un Brésilien…Une richesse de cultures uniques et originales à nos portes. Mais, c’est un monde parallèle à celui de la bonne société québécoise. Encore aujourd’hui, ces peuples pour la plupart nomades jusque dans les années 1950, sont confinés à des « réserves », des enclos, oui sans impôts et taxes mais avec un taux de chômage de 50%, une espérance de vie inférieure de 7 ans par rapport à nous, une population jeune mais décrocheuse scolaire majoritaire, un taux de suicide le plus élevé au monde et une violence quotidienne. La sédentarisation forcée de plusieurs communautés nomades il y a 50 ans, a tué la fierté et l’estime de milliers d’Indiens qui se valorisaient par leur union avec les rythmes naturels de la terre. Il y a aujourd’hui les autochtones conventionnés : les Cris, les Inuits et les Naskapis. Ils sont d’un niveau de vie et d’éducation presque maintenant comparable à la société blanche québécoise mais souffrent tout de même de problèmes distincts dont au niveau de la santé et du logement. Il y a les Hurons, les Abénakis, les Malécites, les MicMacs, les Mohawks et les Innus d’Essipit qui se situent à proximité de villes et villages québécois. Des communautés économiquement viables. Et il y a les autres, les Innus, les Attikameks et les Algoquins. Allez passer 24 heures à Obedjiwan à 4 heures de route de Roberval ou à Lac Simon entre Montréal et l’Abitibi, et vous aurez honte de ce qu’on laisse faire comme société alors qu’on dépense des milliards pour sauver les Afghans de d’autres Afghans ! Savez-vous que sur une population de 2,000 Attikameks à Obidjiwan près du lac Saint-Jean, une femme non-violée ou non-battue est une exception là -bas ? Ou encore, vous penserez qu’ils ne savent pas gérer les 6,5$ milliards annuels du Ministères des Affaires Indiennes, de notre argent tout en ne payant pas de taxes ? C’est le préjugé classique qui se réconforte dans l’analyse simpliste de la réalité. Les autochtones de la prochaine génération veulent se gouverner par eux-mêmes et assumer eux-mêmes leur intégration dans notre société. Leurs défis portent en priorité sur l’éducation des jeunes, le logement et la santé. Le développement économique par le tourisme constitue une avenue prometteuse car en plus de rejoindre les valeurs fondamentales d’harmonie avec la nature (contrairement à l’exploitation forestière ou des mines), elle permet de recréer auprès des jeunes travailleurs touristiques autochtones, en contacts avec les voyageurs étrangers, un sentiment de fierté et d’appartenance à leur nation. Et ce n’est pas souffrir de culpabilité collective que de reconnaître de véritables droits aux Autochtones. Il s’agit ici de respect face à d’autres cultures, de considération aussi pour des résidents du Québec qui souffrent quotidiennement.
À mes débuts comme employé pour la Société Touristique des Autochtones du Québec (STAQ),j’ai eu la chance de visiter une trentaine de réserves indiennes. Je me suis retrouvé un soir autour d’un feu sur le bord du lac Kempt en échangeant avec des jeunes de Manawan. Je leur mentionnais que nous les Blancs, étions gênés et inconfortables d’aller voir une réserve indienne en circulant au Québec. Ils n’en revenaient pas. Ils pensaient plutôt qu’on n’avait aucun intérêt à venir les voir et me confiaient comment ils étaient gênés en présence d’un visiteur. À force des les côtoyer, j’ai découvert que les Attikameks sont les gens les plus attachants, drôles et sympathiques que je connaisse. Conscients de leurs origines, ils se sentent coincés entre la tradition et la modernité sans beaucoup de moyens pour se développer et se valoriser. De voir autant de chiens errants, de gars saouls, de saletés et des maisons délabrées n’a plus aucun impact maintenant sur ma perception de ces gens. Quand tu comprends d’où ils viennent dans leur Histoire, que la notion du temps n’est pas non plus la même entre nos deux peuples, qu’il existe une autre réalité et perception du monde même si près de chez nous, je me suis senti autant interpellé et dépaysé que lors d’un séjour dans une tribu Karen au nord de la Thaïlande.
UNE OPPORTUNITÉ POUR LE QUÉBEC ET NOS ENTREPRISES TOURISTIQUES
Et le tourisme dans tout cela ? Alors que le Québec et le Canada se cherchent une image de marque convaincante et que notre notoriété d’un point de vue touristique n’augmente pas en observant notre faible performance sur les marchés internationaux versus la croissance du tourisme dans le monde, nous avons sur le territoire du Québec 11 nations distinctes en plus de celle « Québécoise », la nôtre. Elles offrent toutes ces nations ce qui a de plus précieux pour les touristes en quête d’échanges et de véritables expériences : l’authenticité de ses gens et l’originalité, la différence.
Je vous invite à passer quelques jours avec Gordon Moar dans son camp près du Lac Saint-Jean ou à descendre la rivière Harricana avec André Mowatt à Pikogan près d’Amos en Abitibi. Votre perception de ce monde sera radicalement changée et vous-mêmes vous questionnerez sur la vie, notre mère la Terre, notre société actuelle…
La force d’attraction (fondée bien souvent et malheureusement, uniquement sur des images standardisées et préfabriquées de « l’indien ») que j’ai observée en démarchant, au nom des autochtones, les réseaux professionnels du voyage en France, en Italie et en Allemagne m’ont confirmé un élément distinctif très fort que le Québec possède principalement sur les marchés francophones : des autochtones en milieu naturel, qui parlent français. On parle alors ici principalement des communautés Innus, des Attikameks et de la plupart des Algonquins. D’être à 4 heures de route du centre-ville de Montréal à Manawan, perdue en pleine forêt ou au très beau site Innu de Papinachois à 4 heures de route de Québec pour échanger avec une civilisation résidente vieille de 10,000 ans représente une valeur comparative énorme pour les autochtones et toute l’industrie touristique du Québec. Comme vous le savez, en tourisme, l’accessibilité et l’unicité sont deux valeurs prédominantes et c’est précisément ce que pourrait permettre le tourisme autochtone qui vient ajouter alors significativement une bonne raison pour choisir le Québec comme destination vacances. Pas pour tous les touristes. Pour ceux et celles pour qui voyager, c’est vivre, apprendre et découvrir. La bonne nouvelle ? Ces gens sont dans les tranches économiques qui ont les moyens de leur prétention, donc qui dépensent lorsqu’ils voyagent. Bref qui valent la peine d’être ciblés en marketing touristique.
COMMENT RÉUSSIR LE DÉVELOPPEMENT TOURISTIQUE AUTOCHTONE EN 7 ÉTAPES
Il est dans l’intérêt économique de toutes les entreprises touristiques québécoises de voir le tourisme autochtone s’organiser et se développer. Comment y parvenir ?
1. En 2002, j’ai convaincu les autochtones de la Société touristique des Autochtones du Québec de cesser de faire la promotion, la commercialisation des entreprises touristiques autochtones en Europe. Trop peu d’entreprises autochtones livraient et livrent la marchandise (j’en comptais 3 pour tout le Québec à part quelques pourvoiries), c’est-à -dire répondaient professionnellement aux attentes minimales des clientèles ciblées. Je parle ici de mauvaise gestion de transferts de clients, d’équipements et des infrastructures déficients, d’un manque de constance chronique, de manques d’encadrement en forêt, de manques de connaissance de leur propre histoire et de leur faible capacité à décrire la culture et la nature contemporaine. Le problème premier en est donc un de développement du produit et non pas de commercialisation contrairement à l’industrie touristique québécoise. Et c’est ironique de faire un tel constat dans le contexte d’un potentiel si énorme de développement et d’un taux de chômage autochtone très élevé, alors que la ressource humaine est disponible. Pour réussir cela, il faut que les autochtones disposent d’un budget récurrent en formation touristique et adapté à leurs besoins avec un « cahier de charges » (à développer avec des formations adaptées aux autocthones) correspondant aux attentes des clientèles.
2. Il faut que les 11 nations autochtones acceptent des normes générales avec des mesures de performance alors que l’organisation autochtone traditionnelle donne toute autorité non seulement à chacune des 11 nations mais aussi à chacune des communautés de ces nations. Mais préalablement, il faut que toutes les nations reconnaissent l’importance du tourisme et l’avantage de se commercialiser ensemble. Il faut que les nouveaux entrepreneurs touristiques autochtones reconnaissent la nécessité d’être parrainés par des opérateurs aguerris, bien souvent des Blancs. À noter que les nations « conventionnés », les « riches : Crie, Inuit et Naskapi » ne jugent pas le tourisme comme une industrie d’importance car ils ont des difficultés à attirer des jeunes dans ce secteur qui rémunère beaucoup moins que d’autres.
3. Les faux produits autochtones et les faux autochtones irritent au plus haut point les autochtones et nuisent à l’image du Québec. Le Québec pullule de « wannabe » (résumé de « I would like  to be »), ces faux indiens qui profitent de la crédulité des Européens. Le fait que votre grand-mère était d’origine autochtone, ce qui vous donne droit à votre carte d’indien, ne vous transforme pas en « indien » pour autant. Que ce soit pour les produits connexes comme de l’artisanat ou pour les attraits et activités touristiques. Deux actions à entreprendre : créer une marque de commerce autochtone sur le modèle des autochtones australiens et que les gouvernements et agences diverses cessent de supporter financièrement les « wannabe » afin d’au moins assurer un minimum d’authenticité. Ce sont aux Autochtones eux-mêmes à définir qui est un autochtone ou pas. Ainsi, il est à noter que les autochtones du Québec ne veulent pas, malgré ce que le gouvernement canadien veut leur faire avaler, considérer les Métis comme des Autochtones. Tant que les gouvernements ne considèrent pas les Autochtones d’égal à égal, tant qu’ils ne cesseront pas encore de les considérer comme des pupilles de l’état, ça ne mènera nulle part car ils sont tannés de se faire dire tout le temps depuis 1850 quoi faire et ne pas faire. Donnons-leur le droit à l’erreur en leur permettant des gouvernements autonomes mais responsables et payeurs de taxes à l’état québécois comme les Inuits du Nunavik
le font déjà …
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4. La gestion des fonds d’une manière équitable et transparente. Le milieu autochtone est « tricoté serré ». Dans une même communauté, différents clans s’opposent bien souvent ce qui rend plus difficile une gestion équitable de fonds public lorsque ce n’est pas un conseil de bande qui joue carrément la carte du favoritisme. Il faut qu’un organisme autochtone indépendant et pan-Québécois gère ces fonds en coordination avec les agents de développement économique de chacune des communautés. Et reconnaître que ce ne sont pas tous les individus qui ont le potentiel de travailler en tourisme.
5. Les gouvernements du Québec et d’Ottawa doivent supporter cette démarche de développement du produit et ensuite de commercialisation en garantissant des fonds récurrents pour une période d’au moins 5 ans gérés par un organisme autochtone. Sans cette volonté politique ferme, le tourisme autochtone va demeurer une industrie marginalisée, folklorique, et inégale en qualité.
6. Les entrepreneurs autochtones et non-autochtones dans une même région doivent travailler ensemble afin de développer une offre touristique intégrée. Les préjugés réciproques nuisent énormément à tous.
7. Enfin, il importera de faire réellement du produit autochtone un des principaux produits d’appel dans la commercialisation du tourisme hors Québec.
Jean-Michel Perron
Octobre 2006
À vous de jouer!
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